Jacques Coursil : Trails Of Tears


LA PISTE DES LARMES

Pochette de Trails of Tears par Jacques CoursilLe monde m’a oublié, mais j’ai fait partie de la plus grande nation du monde. Le monde m’a oublié, car notre nation a été méprisée. Je suis un Cherokee et j’en suis fier. En 1821, j’ai inventé quelque chose. L’histoire m’a donné raison.

 

Ma femme a détruit mes premières tentatives, persuadée que je m’adonnais à la sorcellerie. La tribu m’a regardé avec consternation, mes pères m’ont renié. Mais le Grand Esprit m’avait doué de vision et je savais que j’avais raison. Je venais d’inventer l’alphabet cherokee. Le premier système d’écriture destiné à transcrire une langue amérindienne. Nous avions tout fait pour résister. Pour nous opposer par tous les moyens possibles à notre expulsion de nos terres ancestrales. Le sud-est des États-Unis était à nous mais, malgré notre acharnement, au mépris de tous les traités, nous fumes contraints à l’exil. Nous avions pourtant tout fait : nous nous étions assimilés, nous avions adopté le mode de vie et les lois des Européens, nous avions défendu notre cause devant la Cour Suprême. Nous nous étions même convertis au christianisme (pardon, Grand Esprit, d’avoir cru au Fils cloué sur la croix). Mais rien n’y a fait. Nous avons dû partir. Notre histoire connaît ça sous le nom de « Piste des Larmes ».

Mais la vision ne m’a jamais quitté. J’ai vu qu’en 2010 Jacques Coursil consacrerait un disque à notre histoire. Lui qu’on avait vu aux côtés de Sunny Murray ou Marion Brown, à la grande époque du free jazz, semblait perdu pour la musique après son entrée à l’Université. Spécialiste de linguistique, il avait publié en 2002 « La fonction muette du langage ». Mais l’esprit cherokee l’a rattrapé et, en 2010, il a enregistré « Trails Of Tears », transposition musicale en sept parties (comme les sept stations de la Passion) de ce moment dramatique où nous avons quitté notre Géorgie natale pour l’Oklahoma. J’ai même vu plus loin. J’ai vu qu’en 2018, presque deux siècles après notre déportation, Bertrand D publierait une chronique sur le site de LesVeillesMusicales où il raconterait un peu moins n’importe quoi que d’habitude. Où il ne s’attarderait pas sur les deux volets free du disque, au final, malgré les qualités du pianiste Bobby Few, un peu prévisibles, mais plutôt sur les cinq autres pièces, où la trompette en apesanteur de Jacques Coursil occupe le terrain. Tout peut arriver : cette trompette ne désarme jamais et suit sa voie. Obsessionnelle, elle s’obstine à tisser sa trame. Comme la mémoire des anciens, qui parle dans un silence surnaturel. Évoquant parfois, au détour d’une phrase, un Ibrahim Maalouf sans quarts de tons et sans plan de carrière. Je m’appelais Sequoyah. On m’a rendu hommage en donnant mon nom à un arbre. C’est mieux que rien.

 

L’ouverture de l’album


7 titres / 40mn (Sunnyside) – sortie le 25/01/2011

Jacques Coursil : Trompette – Mark Whitecage : Saxophone alto – Perry Robinson : Clarinette – Jeff Ballard : Claviers – Bobby Few : Piano – Alex Bernard & Alan Silva : Contrebasse – José Zébina & Sunny Murray : Batterie

En savoir plus : www.coursil.com


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