Delgrès : Mo Jodi


VIVRE LIBRE OU MOURIR

Pochette de Mo Jodi par DelgresEn ces temps de commémorations, chacun d’entre nous a la tâche d’oeuvrer au travail de mémoire. C’est une mission qui peut également passer par le truchement de la musique. Le trio Delgrès nous rappelle que la France ne se résume pas à son hexagone, que le pays est multi-ethnique, que son histoire est bien loin d’être résumée aux gaulois.

 

Découvrir ce trio qui s’est construit par la scène depuis 2015, après de multiples expériences notamment pour Pascal Danaé, c’est plonger dans une musique qui au premier abord n’a rien à voir avec nous : le blues. La forme en trio semble classique, mais ici le son se base sur deux instruments notables. Le premier est une guitare à résonateur métallique, la Dobro – que beaucoup d’entre vous connaissent certainement grâce à la pochette du « Brothers In Arms » de Dire Straits. Le nom serait la contraction de ses créateurs en 1926, les frères Dopyera (Dopyera brothers) et elle fut la guitare des pionniers du Delta blues, Son House ou Bukka White par exemple. La caisse métallique de la Dobro était alors très utile pour animer des soirées dansantes et bruyantes dans les honky tonks dépourvus d’électricité. Puis vient un drôle de tuba, le sousaphone, dit aussi sousa ou souba. Inspiré par ses cousins, le cimbasso italien et l’hélicon autrichien, ce tuba porté à l’épaule fut imaginé en 1893 et de suite intégré aux marching bands de la Nouvelle-Orléans. Cette ville aux racines françaises fut elle fondée en 1718 et son nom est un hommage au régent Philippe d’Orléans. Elle n’était alors que l’avant-poste de la Louisiane, vaste territoire qui remontait jusqu’au Canada – en fait presque un quart de l’actuel territoire des USA – et qui fut vendu en 1803 par Bonaparte. En  vendant la Louisiane, ce dernier changea à jamais la marche du monde, mais il existe encore des traces françaises là-bas, notamment à travers une poignée d’américains qui y parlent le créole, une langue polymorphe aux confluences de celles des colons et des planteurs venus de France mais aussi de celle des esclaves africains, et bien sûr aujourd’hui idiome culturel de nos concitoyens des Caraïbes. Pascal Danaé, bien que né en métropole, a choisi de chanter entièrement en créole, se reconnectant à l’histoire de sa famille et de son île. Une histoire qui, au delà de nos origines propres, est aussi la Nôtre. Une nécessaire narration du récit national bien rarement incluse dans nos manuels scolaires.

Il fut une époque pas si lointaine du « non temps béni des colonies », où les français censés apporter les bienfaits de la civilisation, déniant aux peuples autochtones toute forme d’art (qu’on qualifia de primitif) et de culture multiséculaire, tentèrent d’inculquer aux indochinois, aux fils d’esclaves affranchis ou aux berbères, que leurs ancêtres étaient gaulois. Si l’enseignement de l’histoire n’en est certes plus là sur les bancs de nos écoles ici en métropole, quelle est la place donnée à l’histoire hors-hexagone ? Je n’ai pas de souvenirs que l’on m’ait beaucoup parlé de Toussaint-Louverture, des Kanacs, ni que l’on m’ait raconté le courage du général Louis Delgrès et de ses hommes. Il est probable que ces personnages historiques, leurs histoires soient plus communément prises en compte dans les territoires d’outre-mer, mais on gagnerait à en élargir le spectre de diffusion auprès de nos enfants. La France est riche de toutes celles et ceux qui sont venus des quatre coins du monde, volontairement ou forcés : l’apport des Romains équivaut aux migrations économiques des Trente Glorieuses, le courage des tirailleurs sénégalais de la Grande Guerre a en miroir les espagnols républicains de la 2ème DB de Leclerc, premiers soldats français à libérer Paris en août 1944. En incluant plus visiblement l’histoire des oubliés au récit du pays, la France façonnerait, pour un avenir en commun, ce beau rêve d’universalité. Ce rêve était partagé en 1802 par le colonel noir Louis Delgrès et ses hommes qui, refusant un retour de l’esclavage, allumèrent en dernière ressource les barils de poudre. Ils restèrent fidèles à leur devise « Vivre libre ou mourir ». Une devise que certains trouveront excessive, mais qui donnerait pourtant matière à réflexion à l’heure où le pays délaisse ça et là de larges pans de son indépendance au seul motif du profit. Marier à la Delgrès le blues et l’histoire demeure une union musicale qui me laisse en éveil.

 

La vidéo officielle du single-titre Mo Jodi


13 titres / 48 mn (Pias) – Sortie le 31/08/2018

Pascal Danaé : Voix, Dobro – Rafgee : Sousaphone, trompette, bugle – Baptiste Brondy : Batterie, claviers, chœurs – Skye Edwards : Voix

Produit par Nicolas Quéré & Delgres

En savoir plus : www.facebook.com/Delgresband


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