David Sylvian : Manafon


LE BON VIEUX TEMPS

Pochette de Manafon par David SylvianDétendez-vous et fermez les yeux. Il est désormais dans vos capacités de retourner dans le passé. Sans engin temporel encombrant, juste par le pouvoir de la pensée. Choisissez. D’accord, vous avez choisi la préhistoire et c’est très bien. Pas d’embouteillages, pas de coupe du monde, pas de prélèvement à la source… Et tout le monde est un migrant. C’est très bien.

 

Vous y êtes. Regardez par la fenêtre : un brontosaure délicat est en train de brouter les troènes de votre voisine d’en face. Le brontosaure aime les dicotylédones à feuilles persistantes, ça lui évite de devoir réfléchir aux changements de saison. Pour plus de confort, la queue du reptile repose sur le capot de votre voiture. Peu importe : vous avez fait le bon choix. Vous êtes en 2009, à l’automne. En cet âge reculé, où le site des VeillesMusicales n’existait pas. C’est dire.

Mais septembre 2009, c’est aussi le mois de sortie de « Manafon » de David Sylvian. Celui-ci s’était fait connaître par le groupe Japan, dans les années 1980, emblème de la new pop/electro pop anglaise à qui l’on prédisait un succès international colossal. Mais David Sylvian ne se voyait pas en star, et il a préféré prendre des chemins de traverse. Menant dès lors une carrière erratique (mais finalement très cohérente dans son errance) qui l’a amené à croiser la route de Jon Hassell, Robert Fripp, autre grand excentrique (au sens étymologique du terme) britannique, Ryuichi Sakamoto ou Holger Czukay. Mais aussi quelques jazzmen de haut niveau comme John Taylor ou Kenny Wheeler. Autant dire qu’il est largement sorti des radars de la grande distribution. Certains opus continuent d’avoir un pied dans la pop, mais celui-ci n’en fait pas partie. Le sens mélodique et la voix singulière de David Sylvian sont toujours présents, mais la musique s’y éloigne singulièrement des codes populaires. Aucun des acolytes précédemment cités ne sont présents, mais ils sont remplacés par des personnalités improbables comme Otomo Yoshihide, Christian Fennesz, Evan Parker ou Keith Rowe. Des musiciens dont les instruments ne sont plus producteurs de notes, mais de textures sonores. Keith Rowe est un parfait exemple de cette évolution qui, sur fond de développement des musiques électroniques, a amené certains musiciens à reconsidérer leur instrument. Le résultat est ici impressionnant : un tapis moussu, dans lequel de petites bêtes témoignent de leur vitalité sonore en bruissant à tout va, et sur lequel David Sylvian pose sa voix, en apesanteur. Nulle démonstration, ici, de virtuosité : chacun contribue, avec retenue, à la création d’une musique sylvestre, une musique d’avant l’homme. Une musique de brontosaure. D’ailleurs, celui-ci vous regarde, en ce moment. Et je ne saurais trop vous conseiller de rentrer chez vous pour écouter « Manafon ». La bestiole n’a pas construit sa réputation sur son discernement et je ne suis pas sûr qu’il fasse la différence entre un troène et votre tête à chevelure persistante.

 

L’entrée en matière de l’album


9 titres / 50 mn (Samadhisound) – Sortie le 14/09/2009

David Sylvian : Vocaux – Burhard Stangl : Guitare – Werner Dafeldecker : Basse acoustique – Michael Moser : Violoncelle – Christian Fennesz : Laptop, guitare – Otomo Yoshihide : Platines – John Tilbury : Piano – Evan Paker : Saxophone – Keith Rowe : Guitare…

En savoir plus : www.davidsylvian.com


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