Tim Hecker : Love Streams


ORGUE-ASTHME

Pochette de Love Streams par Tim HeckerMême si les émotions qu’une œuvre soulève vont un peu à l’encontre de ce que l’on apprend sur l’art et de ce à quoi il sert, c’est souvent mon seul horizon terminologique. Mais à l’écoute du dernier Tim Hecker, matière sonore enregistrée en Islande ondulant entre ambient, electronica, drone et noise, je n’arrive pas à décrire ce qui se passe.

 

J’ai tendu l’oreille à beaucoup de nouvelles sorties ce mois dernier. Avec « Elseq » d’Autechre, très cérébral et saccadé, le petit torrent d’allégresse n’était pas en supplément – mais peut-être qu’en l’écoutant encore plus, je l’aurais assimilé. Je sais que certaines musiques mettent du temps à se digérer. Puis j’ai croisé la route d’un autre ovni sonore. A raison de plusieurs tentatives d’approche, « Love Streams » s’est progressivement imposé à moi. C’est étrange, mais plus je l’écoute, plus je me sens absorbée. Pourtant, je suis incapable de suivre les routes intérieures empruntées par les ondes musicales et d’identifier les zones que celles-ci stimulent. Peut-être suis-je déroutée par la sémiologie de l’image à la périphérie de l’album : sa pochette introduit une dominante de violet-rose magenta et de bleu crépusculaire, le tout nappé d’un flou artistique saisissant et d’une touche de blanc éblouissant. Ses clips impriment dans le subconscient une teinte cauchemardesque sur une musique qu’on aurait pu isolément investir d’une signification positive.

Mais plus je l’écoute, plus je trouve que cette musique est neutre, dans le sens où on ne peut rien y projeter des humeurs qui nous possèdent, et vaciller pourtant. Elle a toujours un temps d’avance, même si Tim Hecker garde un œil dans le rétroviseur : le compositeur américano-canadien fait écho à des schémas ancrés au plus profond de nous en s’inspirant des motifs médiévaux de Josquin des Prés, compositeur franco-allemand de polyphonies vocales du 16e siècle (merci Wikipédia !). Là-dessus s’enchevêtrent et se brouillent pléthore de voix claires et d’enregistrements d’orgues d’église distordus, augmentés de quelques bois eux-aussi retouchés. Cette dimension sépulcrale est amplifiée par une réflexion sur le bruit dans la musique, à l’image de celui auquel on est exposé dans la société actuelle et notamment dans la société digitale. La musique dite drone (« bourdonnante » en anglais) se caractérise par une (quasi) absence de respiration. La musique dite noise, par des dissonances pouvant engendrer un certain étourdissement. « Love Streams » parvient à faire émerger l’harmonie de cette dissonance (le célèbre compositeur islandais Jóhann Jóhannsson n’est sans doute pas étranger à cette affaire… ) et m’a perdue dans un véritable labyrinthe sonore qui m’a laissée démunie et tremblante (et ça c’est beau, snif snif !).

 

La vidéo officielle du single Castrati Stack


11 titres / 43 mn (4AD) – Sortie le 08/04/2016

Tim Hecker : Composition, programmations – Kara-Lis Coverdale : Claviers – Icelandic Choir EnsembleOwen Roberts : Direction de chœur – Grimur Helgason : Bois – Jóhann Jóhannsson : arrangements

Produit par Ben Frost & Tim Hecker

En savoir plus : www.sunblind.net


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