Betty Bonifassi : Lomax


VOIX INSOUMISES

Pochette de Lomax par Betty BonifassiEn ces temps de campagnes électorales, chacun y va de son regard, de son opinion sur notre Histoire, certes nationale mais toujours inscrite dans et avec la mémoire des autres pays et peuples.

 

Je dis souvent aux élèves qui me suivent lors de mes visites guidées que leur (notre) histoire locale et régionale a plus en commun avec nos voisins belges qu’avec un de nos concitoyens avide de Pastis et de cuisine à l’huile d’olive ! Mais ce qu’il faut apprécier c’est qu’au delà de frontières fluctuantes aux grès des soubresauts de notre passé, nous sommes – qu’on le veuille ou non – inscrits dans une histoire universelle. L’avenir ne peut se faire sans un regard dans le rétroviseur. Pour certains, la France aurait « eu un rôle positif » dans les pays qu’elle a colonisé (proposition de loi en 2005), un actuel candidat (jusque quand ?) tente dix ans plus tard de rattraper le coup en modérant sur « un partage de culture ». Un autre applique à une période longue de 130 ans un qualificatif lourd de sens. « Crime contre l’humanité », les mots sont jetés. Si pour l’Algérie, le concept assez précis dans sa définition (1951, Rome) ne peut s’appliquer littéralement et historiquement sans nier les crimes et autres déni d’un peuple à son autodétermination, celui-ci est applicable aux traites humaines et notamment négrières qui ont pour conséquence indirectes les chansons du présent album.

Lorsqu’on prononce le mot esclavage, on pense de suite aux noirs des Etats-Unis. Pourtant sur les six à douze millions d’Africains déportés lors du « commerce triangulaire » dans l’Atlantique (richesse et développement rapide de villes telles que Bordeaux ou Nantes), ils ne furent que 600 000 dans les treize colonies britanniques originelles, c’est peu comparé au 1,3 million en Amérique centrale ou presque cinq millions qui arrivèrent dans la très grande colonie portugaise qu’était le Brésil ! Ces 600 000 Africains, privés de toute identité et humanité, furent génération après génération quatre millions à la fin de l’esclavage en 1864 aux Etats-Unis. Une libération sur le papier. Ils ne furent pas plus libres dans des états traditionnellement racistes et de surcroit battus (création des lois Jim Crow). Pour survivre, le peuple noir fit comme il le faisait depuis des décennies, par le chant, la musique, modulant une culture héritée des terres d’Afrique (la guitare très Ali Farka Touré de Jesse MacCormack sur Old Hannah), ingurgitant l’espérance et la rédemption des chants religieux chrétiens pour créer ces formes bicéphales et purement américaines : le gospel et le blues.

Cette culture propre se fit en vase clos, restant quasiment pure dans certains endroits bien précis des Etats-Unis : les établissements pénitenciers. Deux blancs, John et Alan Lomax, la captèrent dans les années 30, 40 et 50, pour la Librairie du Congrès. Des  centaines d’heures d’enregistrements bruts sans fioritures. N’étant pas fermés, ils poursuivirent leur travail de collecte et voyagèrent un peu partout dans le monde (Europe, Afrique du Nord, Asie) sauvant ainsi  de l’oubli des chants et musiques traditionnelles avant le grand mixage consumériste et niveleur de notre temps. Face à de tels documents, je suis depuis des années estomaqué. Ils sont la matrice de la musique qui me fait vibrer : le rock. La dame qui m’occupe ce mois-ci est elle aussi une émigrée. Française, elle vit depuis des dizaines d’années au Canada, et a depuis révélé que son intégration n’a pas toujours été facile là-bas ! Vous la connaissez certainement sans le savoir car elle a déjà eu son quart d’heure de célébrité (« Les Tripelettes De Belleville »). Sur ce deuxième album, Betty connait son sujet. Les chansons originelles ne sont pas dénaturées, l’orchestration est sobre, le minimum parfois d’une guitare jouant sur l’accordage (Black Woman), laissant toute sa place au chant puissant et naturel de Betty Bonifassi et d’une petite chorale, les Marjo’s (No More My Lawrds). Si le côté rugueux des originaux Lomax vous fait peur (on y entend le bruits des chaines et outils dans les pénitenciers), je suis sûr que ce disque saura vous plaire, envouté par ces histoires et voix insoumises.

 

La vidéo officielle de No More My Lawrds


12 titres / 80 mn (Hi-Lo) – Sortie le 20/01/2017

Betty Bonifassi : Voix, percussions, chœurs – Jesse McCormack : Guitares, piano, orgue – Martin Lizotte : Piano – Matthieu Désy : Basse, contrebasse – Martin Lavalée : Batterie – Ines Talbi, Myriam Fournier, Estelle Richard, Eve Landry, Elisabeth Audrey Southère, Leila Thibeault Louchem : Chœurs

En savoir plus : www.bettybonifassi.com


One Comment on “Betty Bonifassi : Lomax

  1. Quelle chouette chanson ! Quelle vidéo édifiante. Ne serions-nous toujours que des esclavagistes ?
    Merci pour cette belle chronique, Maxime !

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