Hugh Coltman : ITV # 8

Pochette de Shadows par Hugh ColtmanSorti le 28 août dernier, le troisième album de Hugh Coltman est une vraie sensation de cette rentrée. Le plus francophile des chanteurs britanniques y amorce un virage plus jazz, sur le répertoire de Nat King Cole, pour un disque en forme d’hommage, profond et sincère, à sa mère. À l’occasion de sa venue au Tourcoing Jazz Festival, on avait quelques questions à poser au nouveau crooner…

Hugh, depuis ton précédent disque, « Zero Killed », quel a été le chemin qui t’a amené à « Shadows » ?

En fait, l’élément déclencheur a été Eric Legnini, un très grand pianiste, compositeur et arrangeur belge. Je l’avais accompagné sur scène pendant quatre ans, on avait fait un disque ensemble et c’était vraiment très agréable. Alors quand la tournée s’est finie, je me suis dit que je n’avais pas forcément envie de retourner tout de suite dans le circuit classique, de sortir un single pour les radios, etc… En plus, j’avais envie de garder cette liberté que seul le jazz peut te donner, avec plus de place pour l’improvisation. J’aime quand la version d’une chanson le lundi sera différente de la même chanson le vendredi. Ça c’est chouette.

Le titre de l’album, « Shadows », n’est pas anodin. Tu souhaitais évoquer le côté sombre de Nat King Cole ?

Ma mère écoutait pas mal de ses chansons quand j’étais gamin. Du coup, lorsque je me suis mis à les réécouter alors que je voulais faire un album de jazz, je me suis demandé ce que je pouvais faire. J’aurais pu écrire moi-même des chansons mais j’ai décidé de rester finalement sur des choses que je connaissais. Je lisais alors la biographie de Nat King Cole et ça m’a intrigué. Bien sûr il a été le premier afro-américain à présenter une émission de télé mais ça n’a duré qu’une saison car il n’arrivait pas à trouver des financements. À l’écoute de ses chansons, c’est toujours lisse et parfait alors que ce mec a quand-même retrouvé un jour une croix brulée dans son jardin et il a échappé de justesse à un kidnapping. Tu vois, quand il claquait la porte de sa loge, que se passait-il vraiment dans sa tête ? C’est fou la force dont ces artistes devaient faire preuve, juste pour faire de la musique. Voilà les premières ombres dont je voulais parler. Et puis il y a eu une autre ombre, plus personnelle…

Tu parles de Morning Star ? C’est le dernier morceau du disque, et tu l’as aussi enregistré en dernier, seul avec Gael Rakotondrabé au piano. Ça a été une sorte de révélation ?

Oui, c’était bizarre en fait. C’est une chanson sur l’amour d’une mère pour son enfant. Ma mère à moi, non seulement c’est elle qui m’a fait découvrir la musique de Nat King Cole, mais elle a aussi été toute mon inspiration pour prendre le chemin que j’ai pris. Elle écrivait des poèmes et quand ses enfants sont arrivés, elle a dû arrêter pour se consacrer à sa famille. À un moment, j’ai fini par me rendre compte que ce disque représentait tout ce qu’elle m’a transmis, cette envie de faire de la musique, mais aussi du théâtre quand j’étais gamin. En fait, même si j’adore la musique de Cole, j’avais beaucoup plus envie de me dire : « non, ce n’est pas un hommage à Nat King Cole, c’est un hommage à ma mère, à travers la musique du chanteur ».

Sur cet album il y a du Nat King Cole, mais pas seulement. Comment s’est faite la sélection ?

En fait, si on regarde l’ensemble du disque, il n’y a quasiment aucune chanson composée par Nat King Cole. À cette époque les chanteurs n’écrivaient que rarement leurs chansons. Soit ils reprenaient des standards, soit on en écrivait pour eux. Le concept du singer-songwriter est arrivé bien plus tard, avec des gens comme Dylan. C’est vrai qu’aujourd’hui c’est assez mal vu quand tu chantes les chansons d’un autre, mais ce n’était pas le cas à cette époque-là. Moi j’ai fait une croix sur tout ça : quand je trouve qu’une chanson est belle, eh bien je la trouve belle, point. Après, je voulais trouver des chansons que je pouvais interpréter différemment pour faire passer le message que je voulais. La version originale de Nature Boy par exemple est sublime mais moi j’avais envie d’en faire une version plus sale.


Hugh Coltman et ses musiciens interprètent Nature Boy sur le live du FigaroTv


Tout a été enregistré en prises live. Comment s’est passé l’enregistrement ?

En trois jours et c’était fini. Même les voix ont été enregistrées live, du coup je me prenais beaucoup moins la tête. Sur mes disques précédents, je faisais quatre ou cinq prises de voix et je prenais les meilleurs bouts, mais je n’avais pas envie de ça cette fois-ci. Je me suis dit qu’aujourd’hui, à 42 ans, si je ne peux pas accepter la façon dont je chante, alors là il y a un problème.

Ça amène à se remettre en question du coup ?

J’ai fait mes maquettes guitares-basse-batterie dans mon petit studio chez moi, juste pour avoir la trame. J’ai été obligé parce que si j’étais arrivé en studio en disant juste : « ok les gars, on va faire Nature Boy », comme ils connaissent tous l’original ça n’aurait pas donné une version très différente. Alors comme j’avais envie d’aller ailleurs, les remises en question ont plutôt été à ce moment-là : quelles chansons ? Pourquoi ? Comment changer des choses sans anéantir totalement la chanson, qui en elle-même est déjà superbe ? Comment donner une autre dimension, une autre perspective à ces chansons ?

Quant aux questions de sociétés, le racisme notamment dont a souffert Nat King Cole, ce sont des choses dont vous parliez ?

Avec Eric oui, on en a longuement discuté au moment où je lui faisais écouter les références auxquelles je voulais coller sur le disque : Joe Henry, Tom Waits… Mais sinon en studio, je n’en ai pas parlé. Les gars, tu leur expliques plutôt les sensations que tu veux donner alors tu n’as pas besoin de tout expliquer. C’est peut-être plus en tournée que ces discussions se feront. Pendant les concerts, j’explique au public pourquoi j’ai choisi telle ou telle chanson, du coup ce sont des choses dont on peut discuter autour d’une table.

En fait « Shadows » s’inscrit malgré tout dans une certaine continuité par rapport à tes deux premiers disques. C’est vraiment évident sur un titre comme What I’ll Be, par exemple…

Ça me fait très plaisir que tu dises ça. J’ai déjà donné plusieurs interviews et on m’a dit à plusieurs reprises que c’était très loin de mes premiers albums. Moi je suis d’accord avec toi (rires), parce que sur « Stories From The Safe House » par exemple, je jouais déjà un vieux standard qui s’appelait Ballad Of The Sad Young Man et je n’étais pas à dix mille lieues de ce que je fais aujourd’hui en fait. Finalement, on est ce qu’on est, je ne vais pas me mettre à faire de l’électro minimaliste (rires).

Il y a un duo avec Krystle Warren sur ton nouveau disque. D’ailleurs, on ne compte plus vos duos en commun, tu apparais aussi sur l’album d’Eric Legnini « Sing Twice ! », ou sur le dernier disque d’Alexandre Kinn. C’est important pour toi, ces collaborations musicales ?

Oui, sinon pourquoi on ferait tout ça ? Tu vois, je ne veux pas me contenter de sortir un disque tous les trois ans et puis rester ensuite dans mon coin. Jouer avec d’autres personnes amène forcément d’autres choses et ça m’enrichit énormément. C’est hyper important, en tout cas pour moi. Et puis, si j’avais refusé de jouer avec Eric par exemple, je n’en serais sûrement pas à faire ce que je fais aujourd’hui.

Portrait de Hugh ColtmanTu as changé de maison de disque. Cela venait-il d’une envie de liberté, d’avoir la possibilité de défendre ton album comme tu le voulais ?

En fait j’ai monté mon label, et il y a deux raisons à ça. La première, c’est sûrement ce que tu viens de dire, dans le sens où j’avais envie de faire le disque que je voulais. Ainsi, je pouvais voir après pour une distribution ou des labels sous licence, mais avec le disque déjà sous le bras. Je n’avais pas envie de faire ça avec une maison de disque qui m’aurait réservé un studio et envoyé un arrangeur. Ça aurait été peut-être super, mais je n’en avais pas envie. La deuxième raison, c’est que de plus en plus d’artistes fonctionnent comme ça. Il y a de moins en moins d’argent dans l’industrie musicale alors si on peut réduire les intermédiaires entre moi et celui qui achète mon disque, c’est mieux pour tout le monde. Le disque pourra être vendu moins cher, et moi je toucherai plus sur un disque avec un contrat d’artiste. Je trouve que c’est le mode le plus viable qui s’offrait à moi.

Tu seras donc au Tourcoing Jazz Festival le samedi 17 octobre prochain, pour défendre « Shadows », mais tu participeras aussi à une rencontre avec la classe de jazz du Conservatoire de Tourcoing ?

Exactement. Ils ont proposé qu’on fasse ça et moi j’étais plutôt pour. C’est encore un truc que je n’ai jamais fait et je t’avoue franchement que j’ai un peu le trac, mais ça peut aider certains musiciens en apprentissage d’avoir des artistes comme ça, qui viennent et qui jouent avec eux en ayant une approche bienveillante. Et puis je trouve ça plutôt valorisant. Ce sont les futurs musiciens de demain, d’ailleurs peut-être que je prendrai quelques numéros (rires).

Enfin, tu seras à Paris cette fois, au Trianon en février 2016. As-tu d’autres projets à venir ?

Oui, la tournée « Shadows » est en train de se mettre en place et ça va être une belle tournée. Il y a aussi un disque de Jean-Pierre Como, avec Sixun, qui va sortir très prochainement. Il m’a appelé pour faire deux ou trois chansons avec lui et on va avoir du coup quelques dates. Et tout ça c’est très bien, ça me garde frais !


En savoir plus : www.hughcoltman.com

Merci à Hugh Coltman & Pascal


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